Le mythe de la « censure européenne » est brandi par l’administration Trump pour éviter la régulation des Big Tech

Le mythe de la « censure européenne » est brandi par l’administration Trump pour éviter la régulation des Big Tech

Tribune parue le 24 décembre 2025 sur LeMonde.fr et publiée dans l’édition papier du samedi 27 décembre 2025. Cette tribune est également disponible en anglais ici

« Il faut abolir l’UE ! »« L’Europe se laisse aller vers le néant », « L’Europe censure les Américains ! ». Depuis le 5 décembre, ce type de messages, émanant d’internautes américains, envahit l’espace numérique. Leur déclencheur ? La sanction de 120 millions d’euros infligée par la Commission européenne au réseau social X pour plusieurs manquements au règlement sur les services numériques (DSA). Un œil avisé pourrait facilement reconnaître qu’un régime de censure ne permettrait pas la circulation de messages critiques à son égard, encore moins appelant à sa destruction. Pourtant, l’administration Trump et Elon Musk, patron de X, accusent l’Europe de porter atteinte à leur liberté d’expression.

Loin d’être fortuites, ces accusations s’inscrivent dans une offensive croissante contre la régulation numérique européenne, qui s’accentue depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Mark Zuckerberg, par exemple, avait revendiqué sa volonté de collaborer avec le président afin de contrer les initiatives réglementaires européennes. Durant l’été, la galaxie trumpiste a poursuivi ses accusations, notamment lors d’une commission portant sur « la menace européenne sur la liberté d’expression et l’innovation américaine »

Les négociations sur les droits de douane auraient même été brandies comme une monnaie d’échange pour obtenir la suspension des enquêtes contre les entreprises états-uniennes. Renforçant encore la pression sur ces sujets, le gouvernement trumpiste refuse désormais les visas H-1B [un visa de non-immigrant qui permet aux employeurs américains d’embaucher des travailleurs étrangers pour des professions spécialisées] aux personnes travaillant sur la modération, qualifiée de « censure » par la Maison Blanche. X a également fermé le compte publicitaire de la Commission européenne en représailles à l’amende. Dernière sanction en date : celles à l’encontre de cinq personnalités européennes, incluant l’ancien commissaire de l’UE Thierry Breton, en raison de leur implication dans la mise en place du DSA et accusés par l’administration Trump de « censure extraterritoriale». 

Responsabiliser les plateformes 

Pour ne pas succomber à cette effervescence délirante, il est grand temps de remettre les pendules à l’heure : l’interprétation de ces sanctions, et du DSA plus généralement, avancée par Washington et les « big tech bros », constitue une mystification de la réalité. Contrairement à la caricature esquissée par ses détracteurs outre-Atlantique, le DSA ne permet pas à des autorités de faire retirer arbitrairement des contenus en ligne. Il constitue seulement un levier de responsabilisation des plateformes. Loin de dicter ce qui peut ou ne peut pas être dit en ligne, le règlement renforce les principes de légalité et de transparence. En somme, le mythe de la « censure européenne » est brandi par l’administration Trump pour éviter la régulation des Big Tech. 

Le DSA s’attaque ainsi à l’opacité algorithmique des géants du numérique. Les plateformes en ligne doivent désormais révéler le fonctionnement de leurs algorithmes de recommandation. Quant au ciblage publicitaire basé sur les données sensibles (opinions politiques ou religieuses, données relatives à des personnes mineures), il est désormais strictement interdit. Le DSA va plus loin encore dans la protection de la liberté d’expression, en limitant concrètement l’arbitraire des plateformes : les retraits de contenus doivent être motivés et des voies de recours sont prévues. 

Enfin, le DSA instaure des mesures proportionnées à la taille et à l’impact social de ces plateformes. Les « très grands services » utilisés par plus de 45 millions d’utilisateurs par mois, à l’instar de X, sont soumis à des exigences renforcées et doivent évaluer et atténuer les risques systémiques que font peser leurs services sur la société. Qu’il s’agisse de la prolifération des discours haineux, la manipulation des processus électoraux ou l’impact sur la santé mentale des mineurs, ces très grands services doivent évaluer leurs propres systèmes et prouver qu’ils mettent en place des mesures suffisantes pour atténuer ces dangers. 

La transparence comme enjeu 

Cette architecture révèle la véritable nature du texte : le DSA demeure fondamentalement « agnostique » vis-à-vis des contenus. Dès lors, soupçonner que la sanction infligée à X puisse relever de la censure représente une grotesque mystification de la réalité. Concrètement, ces sanctions concernent exclusivement des manquements aux obligations de transparence imposées par le DSA. 

Plus exactement, la Commission européenne a relevé une conception trompeuse de la « coche bleue », le manque de transparence du répertoire publicitaire et le refus de fournir aux chercheurs un accès aux données publiques. Ce qui est ici sanctionné, c’est l’absence de mise en conformité avec les procédures établies par le DSA et en aucun cas la nature du contenu. TikTok, qui faisait face à des accusations du même ordre, s’est par ailleurs engagé à fournir tous les registres d’annonces publicitaires. 

Cette approche réglementaire n’est pas spécifique à l’UE : la Suisse envisage un encadrement similaire avec la présentation d’un avant-projet de loi. Qu’il s’agisse ou non de la réalisation de l’« effet Bruxelles », cette démarche illustre le besoin de contrer les effets négatifs de ces plateformes sur la protection de nos démocraties. Cette priorité s’avère encore plus cruciale au regard des récentes dérives des places de marché, telles que le scandale de Shein concernant la vente de poupées sexuelles « à caractère pédopornographique »

Démanteler cette mystification 

Le DSA repose sur un équilibre fondamental entre les droits des utilisateurs et la préservation de nos libertés démocratiques. Le DSA étant soumis à la Charte des droits fondamentaux de l’UE, aucune restriction ne peut être imposée si elle ne respecte pas les principes démocratiques de légalité, de légitimité, de nécessité et de proportionnalité. 

Alors que des discussions s’amorcent au sein de l’UE pour « simplifier » sa réglementation numérique, il est essentiel de démanteler cette mystification. L’UE doit impérativement maintenir et préserver sa politique de protection des droits fondamentaux. Tout recul sur ce front représenterait non seulement un échec pour sa crédibilité, mais, avant tout, l’étranglement de nos libertés.