Mineurs en ligne : quels risques et quelles protections ?

Mineurs en ligne : quels risques et quelles protections ?

Ce qu'il faut retenir de l'évènement de l'Arcom

Le 25 septembre 2025, l’Arcom organisait l’évènement « Mineurs en ligne : quels risques et quelles protections ? », un rendez-vous consacré à l’un des défis majeurs du Règlement sur les services numériques (DSA, Digital Services Act) : la protection des mineurs en ligne (art. 28 du DSA). Cette journée, introduite par la présentation des résultats d’une étude inédite de l’Arcom sur les pratiques numériques des mineurs, s’est articulée autour de trois temps forts : des échanges en lien avec la mise en œuvre du DSA par les plateformes, la présentation de l’ouvrage The Anxious Generation – Tragedy in Two Acts de Jonathan Haidt, et une discussion sur l’accompagnement des mineurs et des parents face aux dangers en ligne (voir le programme de l’évènement en détail). Cela a permis de dresser un état des lieux complet des risques auxquels sont exposés les mineurs en ligne et d’identifier des pistes concrètes afin de renforcer leur protection. 

Comme l’a souligné Martin Ajdari, président de l’Arcom, la protection des mineurs constitue désormais une réalité concrète et une priorité stratégique pour son institution. Toutefois, cette protection demeure incomplète : de nombreuses questions, comme le débat sur la majorité numérique ou l’élaboration d’une solution technique de vérification de l’âge, se décideront au niveau européen. Malgré les efforts déployés par la Commission européenne, avec la publication de ses lignes directrices sur la protection des mineurs, les risques persistent. La commission d’enquête parlementaire française dédiée à TikTok (relire notre analyse) avait d’ailleurs pointé l’impact de ces plateformes sur la santé psychologique des adolescents, rappelant l’urgence d’agir.  

Voici un bref retour sur cet évènement.

Les résultats de l’étude de l’Arcom sur les mineurs en ligne 

Les résultats de l’étude menée par l’Arcom, réalisée auprès de 2.000 adolescents âgés de 11 à 17 ans et de 2.000 parents, révèlent une relation complexe entre les mineurs et les plateformes numériques. Si ces dernières offrent aux jeunes un accès à une vie sociale enrichissante ainsi qu’à des contenus divertissants et éducatifs, elles présentent également d’importants risques : hyperconnexion, exposition à des contenus choquants, cyberharcèlement, présence d’adultes mal intentionnés, arnaques et défis dangereux. En effet, 77 % des mineurs reconnaissent que les plateformes les exposent à des risques graves, mais seulement 37 % s’estiment personnellement concernés par ces dangers. Cette apparente contradiction illustre une tendance à minimiser les dangers encourus, comme si les bénéfices tirés suffisaient à les compenser. Pourtant, les chiffres sont sans appel : 83 % des jeunes sont régulièrement confrontés à l’un des six risques majeurs identifiés. Parmi eux, 88 % sont exposés au risque d’hyperconnexion (une utilisation excessive des écrans perturbant le sommeil, les relations sociales ou les activités quotidiennes) et 77 % à des contenus choquants.  

Cette prise de conscience concernant les risques en ligne demeure inégale : elle est plus forte chez les jeunes ayant déjà été confrontés à une expérience négative en ligne, chez ceux dont les parents les sensibilisent aux risques numériques, ou encore au sein des fratries où un aîné joue un rôle de modèle ou de relais d’expérience. À l’inverse, les aînés et les enfants uniques apparaissent plus vulnérables. L’enquête met également en lumière un manque criant d’accompagnement : près d’1/3 des jeunes affronte seuls les risques en ligne, sans aucun accompagnement parental. Pire, 20 à 25 % d’entre eux utiliseraient un compte pour adulte, et 29 % un compte ni paramétré, ni supervisé. Leur protection repose donc presque exclusivement sur les dispositifs mis en place par les plateformes, jugés insuffisants et inadaptés. Seuls 61 % des jeunes savent comment signaler un contenu problématique, et à peine 31 % l’ont déjà fait.  

Face à ces constats, certains jeunes expriment le besoin d’un meilleur accompagnement, tant de la part des plateformes, des institutions, de l’école ou de leurs parents. Selon l’étude, 53 % des mineurs souhaitent davantage de protection et de soutien, tandis que 45 % jugent que les plateformes ne les protègent pas suffisamment. 

L’Arcom appelle à repenser en profondeur la responsabilité des plateformes : il ne s’agit plus de réagir après coup, mais de prévenir les risques en amont, notamment grâce à une vérification d’âge fiable et généralisée. Les plateformes doivent aussi développer des espaces réellement adaptés aux mineurs et renforcer leur capacité à exercer un contrôle éclairé sur leurs pratiques numériques. 

Vous pouvez retrouver l'ensemble des données issues de l'enquête quantitative de l'Arcom sur la protection des mineurs en ligne ici.

Comment garantir la mise en œuvre du DSA par les plateformes ?

La première table ronde, animée par Benoît Loutrel, membre du collège de l’Arcom, a mis en lumière les défis autour de la mise en œuvre effective du DSA par les plateformes en ligne. 

Catherine Morin-Desailly, sénatrice de la Seine-Maritime, a insisté sur l’urgence absolue d’une application ferme du triptyque réglementaire européen portant sur les marchés numériques, sur les services numériques et sur l’intelligence artificielle, tout en estimant que ces textes devraient aller plus loin. Selon elle, redéfinir le statut juridique des plateformes pour les considérer comme des éditeurs responsables de leurs algorithmes, ainsi que renforcer la transparence de ces algorithmes, sont des mesures essentielles pour protéger nos démocraties. Elle a même appelé à envisager l’émergence d’alternatives éthiques si les plateformes actuelles ne s’engagent pas pleinement dans la mise en œuvre du DSA. Si ces considérations ouvrent des perspectives intéressantes, elles paraissent toutefois quelque peu déconnectées des urgences actuelles : avant même d’envisager de nouvelles plateformes, l’enjeu demeure de maintenir une pression forte sur la responsabilisation des acteurs déjà en place, qui concentrent l’essentiel de l’attention et de l’usage des jeunes. 

Laurent Sollyn, vice-président de Meta Europe, a défendu les efforts de l’entreprise pour appliquer le DSA, notamment avec la possibilité d’avoir une expérience adaptée aux jeunes via les comptes adolescents. En réaction Justine Atlan, directrice générale d’e-Enfance, a recentré le débat sur la vérification de l’âge, qu’elle qualifie de « clé de voûte » de toute politique de protection des mineurs. Elle a fermement dénoncé l’inaction des plateformes, malgré leurs moyens techniques et financiers. Elle a surtout regretté l’absence d’une approche safety by design sur les plateformes. Pour elle, il est impératif de repenser les architectures numériques pour placer la protection des mineurs devant les logiques économiques. Le vice-président de Meta Europe a plaidé pour une vérification de l’âge effectuée par les magasins d’applications, permettant ainsi de déplacer la responsabilité hors de la plateforme.

Enfin, Célia Zolynski, professeure de droit privé à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a rappelé que la responsabilité première incombe aux plateformes. Celles-ci doivent garantir un environnement numérique sûr et une expérience adaptée aux jeunes, notamment en évitant la collecte de données comportementales chez les mineurs. Elles doivent également rendre les outils de protection, tels que le signalement ou le paramétrage permettant de filtrer certains contenus ou de limiter le temps d’écran, plus visibles, compréhensibles et faciles à utiliser. Toutefois, elle a insisté sur la nécessité d’une action collective et multidirectionnelle entre régulateurs, chercheurs, et plateformes, pour identifier les risques systémiques, définir des mesures d’atténuation et partager des bonnes pratiques. 

Le débat a mis en lumière une impasse récurrente : d’un côté, les plateformes multiplient les déclarations d’intention et les dispositifs de façade pour démontrer leur conformité au DSA ou pour se décharger de leur responsabilité ; de l’autre, les acteurs de la société civile rappellent que la protection effective des mineurs suppose une remise en cause du modèle économique même de ces entreprises. Transformation que celles-ci ne semblent pas prêtes à accepter. Si certaines mesures de protection existent, elles demeurent souvent dissimulées, inaccessibles ou peu mises en avant, afin de ne pas compromettre les logiques de rétention et de monétisation qui fondent ces plateformes. 

« The Anxious Generation - Tragedy in Two Acts » : le diagnostic alarmant de Jonathan Haidt

Jonathan Haidt, professeur de psychologie sociale à l’Université de New York, a présenté son ouvrage The Anxious Generation - Tragedy in Two Acts, dans lequel il dénonce la « destruction massive du potentiel humain » provoquée par l’usage massif et précoce des réseaux sociaux. Ce livre décrit une tragédie en deux actes : tout d’abord, la fin d’une enfance marquée par le jeu libre et la sociabilité réelle, bouleversée par l’arrivée du smartphone et des réseaux sociaux dans les années 2010. Ce basculement vers une socialisation numérisée constituerait une rupture générationnelle profonde entre les enfants de la génération Y (puberté avant 2010) et ceux de la génération Z (puberté à l’ère du smartphone). Puis, l’explosion des troubles mentaux chez les adolescents et la baisse mesurable des capacités d’attention, de lecture et de performance scolaire. Jonathan Haidt montre que les mêmes tendances sont observées à la fois aux États-Unis et en Europe. Afin d’inverser cette dynamique, il propose des normes collectives strictes : interdire les téléphones avant l’âge de 14 ans, les réseaux sociaux avant l’âge de 16 ans (comme l’a récemment décidé l’Australie), et les téléphones dans les écoles (dans la lignée de certaines mesures prises en France). 

Les propositions de Jonathan Haidt ont trouvé un large écho au niveau européen, notamment avec la promotion d’une « majorité numérique » défendue par Emmanuel Macron et relayée dans une tribune signée par plusieurs eurodéputés. Mais, elles suscitent aussi des réserves. Interdire l’accès aux réseaux sociaux apparaît comme une forme de renoncement à la régulation, au profit d’une mesure autoritaire, peu réaliste et d’efficacité incertaine. Une telle approche risque surtout de faire l’impasse sur la compréhension et l’accompagnement des usages numériques des jeunes, pourtant essentiels pour instaurer un dialogue et construire des règles comprises et acceptées par les enfants eux-mêmes. 

Comment accompagner les mineurs et leurs parents dans un environnement numérique à risque ?

La seconde table ronde, modérée par Laurence Pécaut-Rivolier, membre du collège de l’Arcom, a exploré les moyens d’accompagner les mineurs et leurs parents face aux risques en ligne.  

François-Marie Caron, pédiatre, a ouvert le débat en remettant en question la thèse de Jonathan Haidt de laquelle il a pris le contrepied. Selon lui, réduire la crise de la santé mentale des jeunes aux seuls écrans revient à ignorer des facteurs tout aussi déterminants comme la pandémie, les conflits géopolitiques ou l’urgence climatique. Plutôt que de diaboliser et d’interdire les plateformes, il prône une approche équilibrée, combinant l’implication des jeunes dans la régulation, notamment à travers la création de conseils municipaux d’adolescents, et une prévention globale associant famille, école et pouvoirs publics. Anne Cordier, professeure en science des informations et de la communication à l’Université de Lorraine, a complété cette vision en soulignant la montée en compétences critiques et techniques des adolescents, rappelant leurs capacités à s’auto-réguler et l’importance de les écouter. Elle a insisté sur la nécessité d’une éducation progressive au numérique, avec un accompagnement dès le plus jeune âge, leur permettant ainsi d’entrer dans ce monde avec les compétences techniques et psychosociales nécessaires. Elle a également plaidé pour une approche positive admettant qu’un autre numérique est possible. Son message était clair : il est nécessaire de sortir des discours anxiogènes et culpabilisateurs pour construire un autre numérique, en collaboration avec les jeunes.  

Ces interventions, en rupture avec le ton souvent alarmiste porté dans le débat public, ont apporté une perspective plus nuancée. Elles rappellent qu’avant de penser en termes d’interdiction ou de régulation stricte, il faut accompagner et responsabiliser les jeunes, ainsi que leurs proches, pour qu’ils deviennent eux-mêmes acteurs d'un usage plus éclairé de ces plateformes.  

Arthur Delaporte, député du Calvados et président de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok, a précisé la proposition d’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans. Si le diagnostic sur les effets néfastes de TikTok fait consensus, les solutions divisent encore. Il a mis en garde contre une approche prohibitionniste qui nierait les droits fondamentaux des mineurs. Sa proposition phare : un système de taxation incitative, inspiré du principe « pollueur-payeur », qui pénaliserait les plateformes générant des externalités négatives. Cette taxe permettrait de financer les autorités publiques et les signaleurs de confiance.  

Cette table-ronde s’est terminée par l’intervention de Xavier Delporte, directeur des relations avec le public de la CNIL. Ce dernier a précisé que le RGPD prévoit depuis près de 10 ans des dispositions spécifiques pour la protection des mineurs. Ces dispositions ne sont toujours pas mises en œuvre par les plateformes. Toutefois, il a souligné certaines avancées, comme le référentiel technique adopté par l’Arcom (et auquel la CNIL a contribué), et a souhaité voir se développer davantage de solutions équilibrées et réalistes. Il a cependant noté que la protection des jeunes ne doit pas être uniquement une affaire de juristes, mais que les designers et les concepteurs doivent participer à créer des interfaces simples et abordables.  

En conclusion

Cette journée a révélé la richesse et la pluralité des points de vue entre les différents acteurs liée à l’activité des mineurs en ligne, mais elle a également rappelé les nombreuses limites persistantes. La voix des jeunes, pourtant directement concernés, reste trop peu prise en compte. D’ailleurs, bien que représentés par une classe du lycée Delacroix, ils n’ont eu « droit » de poser que quelques questions lors de l’évènement. Pour y remédier, l’association e-Enfance vient de lancer le dispositif Groupe Jeune, donnant directement la parole aux jeunes. Une telle initiative doit être saluée car permettant de co-construire leur accompagnement et protection.

Par ailleurs, l’application des textes de loi, comme le RGPD ou le DSA, demeure lente et complexe. Cela freine la protection effective des jeunes, tandis que les plateformes tentent encore trop souvent d’éviter leur responsabilité. Malgré ces défis, un réel espoir « par le bas » en est ressorti : l’éducation, la formation et la sensibilisation des jeunes et de leurs parents à ces risques numériques sont des leviers déterminants pour développer une cyber maturité collective et renforcer la protection des mineurs en ligne.