Podcast « Sanctions américaines : les responsables européens, dernières victimes de la "lutte contre le censure" selon Trump », émission France Culture « Les Matins du samedi »
Invitée de l’émission « Les Matins du samedi » sur France Culture le 27 décembre 2025, Suzanne Vergnolle a analysé la décision inédite de l’administration Trump de priver de visa l’ancien Commissaire européen Thierry Breton ainsi que quatre dirigeants d’ONG spécialisées dans la modération des contenus. Pour la chercheuse, cette sanction, qui cible des personnalités symboliques engagées dans la mise en œuvre du règlement sur les services numériques (DSA), s’inscrit dans une stratégie offensive globale contre la régulation numérique et la souveraineté européenne, déployée par Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche en 2025.
Suzanne Vergnolle décrypte une véritable mécanique d’intimidation destinée à affaiblir la portée du DSA. Cette décision n’est qu’une étape supplémentaire dans une escalade de tensions, matérialisée notamment lors des négociations sur les taxes douanières ou avec le blocage des visas de travail H-1B pour les experts œuvrant à la modération des contenus. En ciblant aujourd’hui ces 5 personnalités européennes, Washington cherche à étouffer le travail et la recherche sur la désinformation et la haine en ligne.
Le DSA fait l’objet d’une lecture délibérément biaisée par Washington. Brandi comme une menace à l’hégémonie des “Big Tech” et à la souveraineté américaine, le texte est accusé à tort de limiter la parole des Américains. Suzanne Vergnolle s’attache à déconstruire ce mythe : le DSA n’est pas un outil de censure.
Elle rappelle une distinction fondamentale : la censure relève d’un retrait arbitraire de la parole, tandis que le DSA encadre des injonctions légales de retrait de contenus illicites, dans une logique de transparence. Pour preuve, elle cite l’exemple de LinkedIn qui, sur une période de six mois, n’a reçu que six injonctions de retrait pour l’ensemble des 28 États membres de l’Union européenne. Loin d’être un outil de censure, le règlement agit comme un levier de responsabilisation, renforçant les principes de légalité et de transparence permettant de mieux comprendre les décisions de modération prises par les plateformes.
L’analyse révèle que ces tensions dépassent les simples divergences culturelles sur la liberté d’expression. Si cette dernière est largement protégée aux États-Unis, Suzanne Vergnolle souligne qu’il existe une intention politique et algorithmique de favoriser certaines idées, y compris haineuses, car elles servent des modèles économiques rentables ou une certaine vision de la société.
L’argument de la « liberté d’expression » masque en réalité un agenda politique hostile. La chercheuse pointe notamment la Stratégie de défense nationale américaine, qui affiche une volonté explicite d’affaiblir l’Europe en tant qu’entité politique et démocratique.
Suzanne Vergnolle lance enfin un appel au courage politique et à la solidarité envers la communauté des chercheurs. Face à un bloc qui attaque frontalement les valeurs démocratiques européennes, une réponse ferme est nécessaire. Elle interroge enfin la pertinence, pour les responsables politiques, de maintenir leur présence sur des plateformes devenues toxiques comme X, posant ainsi la question centrale, et urgente, de la souveraineté numérique européenne. Comme l’exprime le juge Nicolas Guillou, placé sous sanction américaine, « sans souveraineté - militaire, sanitaire, bancaire et numérique -, on ne peut plus garantir l’État de droit ».
Pour aller plus loin, relire notre article publié dans The Conversation du 7 septembre 2025 et notre tribune publiée dans Le Monde du 24 décembre 2025.